Cinquante années d’indépendance, ou cinquante années de servitude volontaire ?

A l’aube des indépendances africaines, les acteurs politiques étaient partagés en deux camps : le camp des leaders (les « modérés »), disposés à composer avec les anciennes puissances pour une transition consensuelle, et celui des leaders (les « progressistes ») qui prônaient la rupture, afin de promouvoir librement la politique de changement qu’ils entendaient mettre en place avec leur peuple.

Dans la zone francophone, l’exemple de la Guinée de Sékou Touré demeure le plus connu ; et du côté anglophone, c’est le Ghana de Kwamé Nkrumah qui retiendra notre attention. En effet, ces deux pays afficheront clairement leur intention de rompre avec la logique coloniale qui consistait à octroyer une indépendance arrangée et dirigée dans le consensus avec le maître d’hier. Nos deux protagonistes avaient déjà perçu les intentions perverses des colonisateurs de vider de son sens le processus irréversible des luttes de libération. Le Kongo de Lumumba, l’Algérie du FNL, l’UPC au Cameroun et de nombreux mouvements de libération s’étaient aussi inscrits dans la même logique de rupture ; ce qui déclenchera une répression sans nom dans les pays concernés.

Les Indépendances contre la libération de l’Afrique

L’acceptation précipitée des indépendances africaines cachait mal les craintes du colonisateur de voir une Afrique libérée, forte et susceptible de lui demander des comptes. Le pouvoir colonial déploiera alors une stratégie de détournement déjà en œuvre lors du dépeçage du continent en 1885. Certaines métropoles coloniales avaient anticipé l’avènement d’une libération brutale du continent par les Africains eux-mêmes. La France et le Portugal, tout en sachant le mouvement irréversible, persistèrent dans leur entêtement jusqu’à l’ultime étape ; avant de se voir contraints d’accepter le processus d’auto-administration des territoires.

Dans ce contexte crucial, les candidats mis en avant ou soutenus par les pouvoirs coloniaux étaient essentiellement composés de personnalités formées et intégrées dans le système d’exploitation coloniale (Houphouët, Senghor, Ahidjo…). Pour ces derniers, prendre la place du maître était une promotion en compensation du service rendu, ils n’étaient donc pas promoteurs d’un projet de société différent de celui du maître d’hier.

Les leaders progressistes favorables à un processus de libération totale de l’Afrique et de toute l’Afrique, étaient simplement assimilés à de vulgaires communistes qu’il fallait éliminer à tout prix, au risque de contrarier le choix des peuples, comme ce fut le cas au Cameroun avec les membres de l’UPC et au Kongo avec l’assassinat de Lumumba et de ses coéquipiers ; marquant du coup l’arrêt brutal du processus démocratique soutenu par tout un peuple voire toute l’Afrique.

Dans un tel contexte, les indépendances ne pouvaient revêtir d’autre sens qu’un simple changement dans les règles du jeu. Désormais, des affidés locaux remplacent les maîtres blancs et s’engagent à respecter l’ordre établi (la monnaie, l’armée, les administrations, les programmes scolaires et tous les autres secteurs vitaux sont coordonnés par l’ancienne puissance coloniale) dans le cadre du pacte colonial, de l’aide au développement et de la coopération. Toute initiative critique, ou se réclamant d’une perspective contraire à l’ordre établi, sera durement réprimée par les nouveaux pouvoirs avec l’aide des anciens maîtres, grâce aux forces coloniales basées dans des zones stratégiques précises (les bases militaires françaises en Afrique).

La libération de l’Afrique et la renaissance du continent noir qui avaient d’abord nourrit le rêve des premiers esclaves, relayées dans les années 1900 par les pères fondateurs du mouvement panafricaniste, se verront ainsi détournées de leur but et de leurs objectifs initiaux. Les leaders progressistes de ces cinquante dernières années qui avaient osés donner corps à ce projet panafricaniste subiront tous un sort tragique sous l’impulsion conjuguée des puissances coloniales et de leurs valets locaux. Cinquante ans après, l’Afrique balkanisée se trouve plus que jamais dépendante de son bourreau de toujours, plus appauvrie, plus affamée, plus endettée et sans perspective.

Cinquante ans de servitude volontaire, serait-on tenté de dire, n’ont pas permis à cette riche Afrique d’entrevoir un début d’amélioration des conditions de vie ; et pourtant les idéologues du développement ont eu tout le temps pour expérimenter toutes sortes de théories en la matière. L’heure est donc venue de rompre avec cette situation détestable qui fait de l’Afrique un simple réservoir de matières premières et un simple champ d’expérimentations. Pour ce faire, nous devons nous unir et poursuivre le combat engagé par nos aînés, notamment :

Phillis Wheatley, Toussaint Louverture, Harriet Tubman, Dessalines, Kimpa Vita, Anténor Firmin, Solitude, Marcus Garvey, Sojourner Truth, Padmore, Sarraounia, Um Nyobé, Lumumba, Amilcar Cabral, Nzinga, N’krumah, W.E.B. Dubois, Cheikh Anta Diop, Sékou Touré, Rosa Parks, Malcolm X, Sankara, Nyéréré, Mugabé, Peter Tosh, Lucky Dube, Fela, F. Boukaka, Winnie Mandela.

A Tous, nous vous rendons hommage.

Nanan K. Mensah

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Position de l’U.P.C vis-à-vis de l’indépendance du Kamerun

Le 1er janvier 1960, le Kamerun qui ploie depuis plus de 75 ans sous le tragique poids de la domination et de l’exploitation coloniales accèdera à l’indépendance. C’est là un évènement des plus importants dans une Afrique où subitement – et contrairement à l’expectation des puissances coloniales – les mots d’indépendances et d’unité sont devenu des idées-forces que les manoeuvres grossières des impérialistes désemparés pourront à la rigueur retarder, mais ne parviendront jamais à en arrêter le cours inéluctable. En d’autres termes, c’est un évènement qui est à l’avant-scène de l’actualité politique des pays africains s’étendant du Caire à Yaoundé en passant par le Cap de Bonne-Espérance.

Le 1er janvier 1960 en effet, le peuple kamerunais verra se matérialiser un idéal pour lequel, des années durant, il a tant lutté et souffert, sous la conduite de l’UNION DES POPULATIONS DU CAMEROUN, son âme immortelle. L’indépendance du Kamerun constitue une première victoire du Mouvement National sur les forces colonialistes et leurs agents locaux.

Mais, comme nous le disions plus haut, l’évènement agite les esprits dans tout le continent Africain, en Asie et dans le monde entier. Il inquiète tous ceux qui se penchent sur les questions africaines. A la veille de l’indépendance en effet, l’enthousiasme populaire tant au Kamerun que dans les autres pays du continent n’est pas à la mesure de l’importance de l’évènement historique que constitue pour tout pays opprimé la fin de la domination étrangère. C’est le moins que l’on puisse en dire. Cette situation est facile à comprendre. Elle tire sa source des conditions mêmes dans lesquelles le Kamerun accèdera à l’indépendance, et remet dès lors en question le contenu de cette indépendance.

Le Kamerun est un territoire sous tutelle des Nations Unies et son accession à l’indépendance aurait dû normalement se réaliser en parfaite harmonie avec les buts fondamentaux assignés par la Charte à l’Organisation internationales, notamment dans le domaine du maintien de la paix et de la sécurité du monde. Douze années durant, l’U.P.C ne s’est pas écarté de cet objectif impératif au cours des ses multiples et patientes démarches politiques et diplomatiques. Tous ses militants et dirigeants ont toujours été animés du désir sincère de trouver au problème kamerunais une solution pacifique et démocratique. Malheureusement, ces efforts louables, ce désir sincère de négocier honorablement, dans l’intérêt de toutes les parties en présence, ont été interprétés du côté des puissances coloniales comme un signe de
faiblesse, alors que tous les observateurs politiques objectifs sont unanimes pour reconnaître qu’en dépit de la  sanglante répression à laquelle il est exposé depuis plusieurs années, le Mouvement National Kamerunais demeure plus fort que jamais.

A la veille de l’indépendance, le simple bon sens, la logique, le respect de la primauté des intérêts supérieurs du peuple kamerunais exigeaient que ce peuple eût l’opportunité de donner son opinion sur ceux entre les mains desquels il entendait placer les destinées de son pays une fois levée l’équivoque coloniale. L’organisation d’élections sous contrôle des Nations Unies réclamées par la grande majorité des populations kamerunaises se fondait sur ces principes démocratiques élémentaires. Le 13 mars de cette année les pressions imaginables et inimaginables des partenaires de l’O.T.A.N aidant, il se trouva aux Nations Unies une majorité de délégations pour s’opposer à une demande des plus modérés et livrer ainsi notre peuple à la merci des mercenaires français. La position de la délégation américaine  prenant au cours de cette session la tête des puissances coloniales pour torpiller les légitimes aspirations nationales d’un pays africain, contre la volonté des délégués d’Afrique aura eu le mérite de démontrer la vanité de l’«anticolonialisme» dont ne cessent de se réclamer des dirigeants américains dans leurs discours. Cette position a eu surtout le mérite de faire comprendre aux peuples Africains la portée de l’indépendance telle qu’elle est envisagée pour notre pays. Comme en Algérie, le gouvernement américain porte une lourde part de responsabilité dans la
guerre qui n’ose pas dire son nom au Kamerun et qui fait tomber journellement d’innocents patriotes sous les balles de la soldatesque française.

Qui osera désormais lever le petit doigt pour condamner la réplique du peuple kamerunais, contraint, en désespoir de cause, de résister à l’oppression, les armes à la main ? Ce peuple est en état de légitime défense. L’indépendance dont il est question pour le Kamerun ne sera qu’une nouvelle forme du colonialisme qui exploitera désormais notre peuple par personnes interposées, par l’intermédiaire d’agents serviles choisis et imposés au peuple non en raison de leur dévouement à la cause de ce dernier mais plutôt en fonction de la haine et du mépris dans lesquels ils tiennent ce peuple. En effet, comme le reconnaît le correspondant d’un hebdomadaire anglais, « THE OBSERVER », dans un article publié le 13 décembre de cette année à son retour du Kamerun,

« La promesse d’indépendance n’a pas réussi à unir le peuple derrière le nouveau gouvernement. Les raisons ne sont pas difficiles à découvrir. Le gouvernement auquel les Français transfèrent le pouvoir comprend des éléments conservateurs, dont la plupart s’opposèrent vigoureusement à l’indépendance par le passé. »

Et l’auteur de l’article poursuit, pour remarquer :

« Les forces qui ont lutté pour l’indépendance sont soit en exil, dans la clandestinité, ou dans l’opposition. Elles  sentent qu’elles sont frustrées des fruits de leur lutte qui vont à des politiciens choisis par des français. Ce sentiment est renforcé par le refus du gouvernement Ahidjo d’organiser des élections avant l’indépendance. »

Des éléments qui ont passé le plus clair de leur temps à prêter main forte aux colonialistes pour mater le peuple vont-ils subitement renoncer à leurs vieilles attaches et servir réellement les intérêts supérieurs de leur pays ?

Nous serons en tout cas les derniers à le croire.Par conséquent, le problème de l’indépendance demeure posé.

Car, que signifie pour un pays une indépendance alors que les ports et les aérodromes nationaux appartiennent à l’étranger, alors que le gouvernement n’est pas libre de définir une politique extérieure conforme aux intérêts du peuple, alors que les libertés publiques les plus élémentaires sont mises au bâillon ? Que signifie une indépendance sans jouissance par le peuple, des libertés démocratiques ? A partir du moment où l’on reconnaît l’indépendance d’un pays en refusant au peuple dudit pays le droit de libre détermination, on pose sans le vouloir les jalons de la révolution inéluctable.

On se trouve au Kamerun en présence d’une véritable dictature personnelle. Il est question d’organiser en janvier prochain un référendum sur la Constitution du pays indépendant. Il s’agit d’un texte préparé de longue date par la France. Au moment où tous les efforts des hommes de Yaoundé et de Paris tendent franchement à obtenir l’intégration de notre pays dans l’empire colonial français édition revue et adaptée aux circonstances des temps présents, une autre procédure nous eût étonnés.

Car ce qui compte pour la France et M. Ahidjo, ce ne sont nullement les intérêts supérieurs du peuple kamerunais, ce qui les préoccupe exclusivement c’est l’avenir des coffres-forts impérialistes dans notre pays. Dans ces conditions, on comprend qu’ils ne pouvaient commettre l’ « imprudence » de confier à des éléments kamerunais honnêtes le soin de rédiger la Constitution du pays, étant entendu que ces derniers feraient prévaloir la souveraineté du peuple et non celle d’une minorité. Le caractère antidémocratique et anti-populaire de la Constitution en question n’est plus à démontrer quand on sait que ses auteurs ont même craint de la soumettre aux délibérateurs de l’Assemblée-croupion de Yaoundé. Cela se comprend.

Le débat sur la loi du 4 juin 1959 en vertu de laquelle la France extorque six terrains au peuple kamerunais avait été révélateur de l’état d’esprit qui, sous la pression populaire, commençait à se manifester au sein de l’ALCAM même parmi les députés ouvertement acquis à la collaboration, et, dès lors, Ahidjo et la France ont compris à quoi ils s’exposaient s’ils soumettaient à l’appréciation de ces « élus » un document dont ils veulent se servir comme caution à leur politique néfaste. L’ « Assemblée » a donc été mise en vacances pour permettre à la France et à son fondé de pouvoirs au Kamerun de mettre définitivement au point et en toute liberté leur instrument de complot contre le peuple. Nul n’ignore que Ahidjo applique servilement au Kamerun la politique définie par Paris. Mais ce qu’il y a d’insolite dans l’attitude de cet apprenti-dictateur, c’est que contrairement à son maître, le Général de Gaulle en l’occurrence, qui consulta dans une certaine mesure des opposants à son projet de Constitution préalablement à l’organisation du référendum, au Kamerun, à quelques jours seulement de la date de l’indépendance, tout se passe dans le secret le plus strict. Toutes ces précautions, toutes ces dérobades expliquent le contenu ultra-réactionnaire du projet de Constitution. Dans ses grandes lignes, pour ce que nous en savons, le projet n’est nullement tendre à l’endroit des nationalistes. Sont par exemple frappés d’incapacité politique et par conséquent inéligibles tous ceux qui auraient connu la prison durant la période coloniale pour de raisons politiques. Étant donné qu’en ce moment même au bas mot, 10.000 patriotes moisissent dans les prisons et les camps de concentration de Kamerun, qu’au moins 15.000
patriotes réfugies au Kamerun sous tutelle britannique ou ailleurs ont été condamnés in absentia et n’échappent pas à l’application de cette loi inique, étant donné aussi et surtout que les arrestations massives de patriotes continuent, il est facile de deviner ce que visent les rédacteurs de ce document: éliminer de l’arène politique tous les éléments sains de la Nation et créer ainsi le « climat politique sûr » dont ont besoin les impérialistes qui tiennent à faire du Kamerun le centre de la contre révolution africaine.

Voilà en gros ce que vaut le projet de Constitution élaboré par un pays étranger pour le Kamrun indépendant. C’est un tel document que la France et son poulain s’apprêtent, comme en décembre 1956, à imposer au peuple kamerunais, avec l’appui des troupes françaises, renforcées par celles de la « Communauté ». Il s’agit, pour eux, de demander au peuple kamerunais de forger contre son gré, le fer à l’aide duquel désormais, il sera brûlé vif. Le résultat du référendum préoccupe peu M. Ahidjo et ses maîtres, car il s’agit au fond que d’une consultation pro-format : le rejet de la  Constitution n’empêchera nullement notre jeune dictateur de poursuivre sa politique, tant il est lié par les engagements pris dans les cercles impérialistes.

Notre position est claire et nette : l’indépendance actuelle ne répond nullement aux objectifs poursuivis par l’U.P.C dès sa naissance. A partir du 1er janvier prochain, le Kamerun jouira d’une indépendance nominale. Loin d’être un  instrument indispensable au plein épanouissement du peuple, elle sera au contraire le carcan au moyen duquel les agents du colonialisme et de l’impérialisme continueront à le tenir prisonnier dans son propre pays. Ce peuple continuera à aller nu et à mourir de faim dans un pays qui regorge de ressources économiques considérables. L’analphabétisme persistera. Car une fois l’indépendance acquise, l’U.P.C entendait s’atteler aussitôt à la gigantesque tâche devant permettre l’élévation du standard de vie des populations, artisans même de l’indépendance. Une telle
tâche ne peut s’accomplir qu’avec la collaboration effective du peuple et non avec celle des ennemis du peuple, les colonialistes et les impérialistes. Les éléments actuellement imposés au peuple recevant leurs ordres de l’étranger ne peuvent pas, historiquement, accomplir cette tâche. Avant-garde consciente du nationalisme kamerunais, l’U.P.C. faillirait à sa mission si elle devait renoncer à la lutte en ce moment, sous prétexte que, comme le disent d’aucuns, les
colonialistes français étant partis, le reste ira de soi. Tout d’abord les colonialistes français ne « partiront » par la porte qu’après avoir pris toutes les dispositions pour rentrer par la fenêtre.

Par conséquent, la révolution continue sur des thèmes précis :

  1. Indépendance réelle
  2. Restauration et respect des libertés démocratiques
  3. Terre à ceux qui la cultivent, en l’occurrence les paysans
  4. Bien-être des travailleurs.

Il est indispensable que toutes les énergies saines de la nation unissent leurs efforts pour triompher ce programme d’intérêt national ; il est indispensable que toutes les organisations que préoccupe le sort du peuple et des travailleurs se retrouvent autour de cette plate-forme révolutionnaire ; ce faisant, elles sauront barre la route au fascisme et imposer la démocratie.
Nous devons tous nous inspirer des exemples d’unité qui en Irak, au Cuba ou ailleurs ont assuré le plein succès de la révolution. Le peuple kamerunais, toutes les couches de la nation doivent pouvoir se considérer comme en état de mobilisation permanente pour faire triompher les légitimes aspirations que foules aux pieds la clique de Yaoundé. La question n’est plus de savoir si nous vaincrons ; elle est plutôt de savoir quand nous vaincrons. Pourquoi  douterions nous un seul instant de notre victoire, quand nous avons sous les yeux des exemples récents de peuples qui ont fini toujours, après une lutte de longue haleine à balayer toutes les créatures impérialistes installées dans leurs pays en guise de dirigeants. Huit ans de lutte en Indochine, vingt ans de lutte en Irak, cinq ans de lutte au Cuba, voilà autant d’exemples qui nous permettent d’envisager l’avenir avec optimisme en poursuivant la révolution. Tout dépend de notre détermination.

Durant sa lutte héroïque pour imposer la reconnaissance de l’indépendance de son pays, le peuple kamerunais a accumulé un important capital de sympathies. En remerciant les Etats et les organisations épris de paix, de justice et de liberté qui ne nous ont jamais marchandé leur soutien, nous voulons espérer que dans cette seconde phase de notre révolution, ils continueront à se placer toujours à nos côtés.

Nous voulons lancer un appel particulier aux leaders politiques, aux syndicalistes, à toutes les organisations d’Afrique pour appuyer la juste cause du peuple kamerunais. Les problèmes africains sont aujourd’hui si interdépendants que des évènements qui se déroulent dans tel ou tel territoire de notre continent ne devraient laisser indifférent aucun Africain. Si l’expérience fasciste contre laquelle lutte le peuple kamerunais réussit, ceux qui y ont intérêt ne
s’empêcheront pas d’en étendre le champ d’application.

Le peuple kamerunais ne juge pas les leaders Africains en fonction de leurs déclarations d’intention, mais seulement en fonction de leurs actes positifs en faveur de la révolution. Ce peuple n’oublie pas que des leaders comme Senghor portent une part de responsabilités dans la détérioration de la situation dans son pays.

Tôt ou tard le peuple kamerunais dira le dernier mot.

Fait à Conakry, le 29 décembre 1959

Félix-Roland MOUMIE
Président de l’U.P.C.

Ernest OUANDIE
Vice-président de l’U.P.C.

Abel KINGUE
Vice-président de l’U.P.C.

Scénario ivoirien des coups d’Etat précarréens

Dans un ouvrage intitulé Paroles d’Honneur(1), la Première Dame de Côte d’Ivoire, madame Gbagbo Ehivet Simone, livre son analyse des dernières décennies de l’histoire politique
ivoirienne, dont elle est l’un des principaux protagonistes. Simone Gbagbo n’y fait pas de grandes révélations, proposant un récit dont la matière est relativement bien documentée.

Un discours ivoirien sur la crise ivoirienne

Ce témoignage est un acte majeur dans l’élaboration d’un discours collectif des Ivoiriens sur eux-mêmes, sur leur propre histoire politique, en tant qu’acteurs prépondérants de cette histoire, dont la narration ne peut plus être monopolisée par des média et autres gourous étrangers, qui l’instrumentalisent selon leurs propres fins et agendas. Aussi, cet ouvrage vient-il s’inscrire dans une longue liste de livres publiés par des acteurs politiques ou médiatiques
ivoiriens de premier plan tout au long de ces années 2000, où leur pays a été en grande ébullition, et qui ont régulièrement dénoncé la « main invisible » de la France dans l’agression de la Côte d’Ivoire(2). Une France pourtant sempiternellement présentée par ses propres média comme fauteuse de paix en Afrique Noire, à travers une mission philanthropique séculaire solidement soutenue par un réseau exclusif de bases militaires quadrillant son « Pré Carré ».

L’on voudrait rapporter ici le séquençage des coups d’Etat successifs survenus en Côte d’Ivoire depuis les années 1990, tel que l’établit Simone Gbagbo. Celle-ci décrit un scénario en trois temps dont la connaissance pourrait instruire la compréhension d’autres événements similaires intervenus récemment dans certains pays africains du « Pré Carré » français ; notamment le Mali et le Niger périodiquement confrontés à des « rébellions touaregs » sur
fond de convoitises de leurs réserves, respectivement d’or et d’uranium, aux cours mondiaux en croissance exponentielle.

Premier temps : des revendications corporatistes.

Un groupe « ethnique », confessionnel ou professionnel émet des revendications qui sont instrumentalisées en sous-main par une coalition d’intérêts étrangers et locaux, afin de déstabiliser les autorités politiques en place. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, il s’est agi à chaque fois d’une faction de l’armée. C’est ainsi qu’en 1990, certains appelés refusèrent d’être démobilisés, tandis qu’en 1999 un contingent revenant de la Centrafrique réclamait ses primes
impayées. En revanche, lors des événements de 2001, ce sont des milices dites Zinzins et Bayéfoués, constituées sous Robert Guéi, qui s’opposèrent à leur démobilisation par le gouvernement Gbagbo.

Ainsi, à partir d’un problème avéré (primes impayées, crise de démobilisation), certains protagonistes agissent dans l’ombre pour créer une situation de crise politique, dont l’amplification rapide devrait paralyser les institutions nationales et remettre en cause le
pouvoir en place, fût-il élu, légitime.

En 1990, le Président Houphouët-Boigny avait rapidement circonscrit la fronde militaire, en accédant promptement aux revendications des soldats et des nombreuses autres catégories
socio-professionnelles. En 2001, l’armée ivoirienne avait réussi à maîtriser les mutins, dans des confrontations sanglantes qui les firent battre en retraite, pour certains jusqu’au Burkina Faso, dont ils feront leur base-arrière et leur camp d’entraînement, au vu et au su de tous, grâce à la complicité active des autorités burkinabé. Ces échecs laisseront tapis dans l’ombre les véritables commanditaires de ces tentatives de coup d’Etat, malgré quelques indices parfois accablants.

Deuxième temps : … aux revendications à caractère politique.

Les agissements du groupe « ethnique », confessionnel ou socio-professionnel parviennent effectivement à déstabiliser le régime en place. Cela ouvre alors la voie à une seconde catégorie d’acteurs locaux préparée à l’exploitation politique de la brèche ainsi ouverte
jusqu’au changement de gouvernement. La simple mutinerie de soldats réclamant leurs primes impayées ou récusant leur démobilisation réussit à prendre de l’ampleur ; et voici que
subrepticement elle se transforme en une revendication politique.

En 1999, cette première séquence avait suffit à prendre au dépourvu un gouvernement Henry Konan Bédié incapable d’anticipation tactique, engoncé dans une certaine suffisance
autoritaire sans force réelle. Ce fut donc le coup d’Etat « en douceur » de Noël 1999 qui amena le général Robert Guéi au pouvoir en déposant Konan Bédié. Le facile succès de cette
première étape du scénario général des Coups d’Etat en Côte d’Ivoire fit l’économie des autres, présentant le général comme un homme sollicité a posteriori par des mutins en déshérence, en vue de conduire un changement de régime qu’ils n’avaient pas prémédité. Or, Simone Gbagbo pense que tout cela avait été préalablement arrangé, et qu’en réalité Robert Guéi prenait le pouvoir provisoirement, en vue de le rétrocéder à Alassane Dramane Ouattara, qui serait ainsi le véritable destinataire et instigateur local du coup d’Etat de décembre 1999.

Par contre, en 2002 la tentative de putsch des mutins (donc en réalité des putschistes) ne parvint pas à déloger Gbagbo de la présidence de la république. Ce putsch manqué se transforma alors en une rébellion conduite par un tout neuf mouvement politique, le MPCI (Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire) dirigé par Soro Guillaume. Progressivement, les protagonistes politiques locaux vont se dévoiler, en vue de tirer parti d’une situation de ni paix
ni guerre qu’ils ont secrètement contribué à provoquer, notamment grâce à d’importants soutiens financiers aux groupes armés et à leurs porte-parole médiatiques.

Troisième temps : jusqu’à une crise régionale précarréenne.

Pour autant, la coalition hétéroclite des opposants politiques locaux à Laurent Gbagbo n’arrive pas à bout de la ténacité d’un ex-opposant à Houphouët-Boigny, ayant acquis une grosse
expérience de l’adversité politique la plus coriace. C’est alors qu’entrent ouvertement en scène les appuis extérieurs, africains et non-africains, afin de porter le coup de grâce au régime assailli. L’armada françafricaine pilotée depuis l’Elysée par le « Président de la Communauté franco-africaine » – abolie des textes français mais vivace dans les pratiques politiques françafricaines -, va se mettre en branle pour faire plier l’indocile chef de l’Etat ivoirien :  « Les média français vont s’en donner à coeur joie ! Ils vont se déchaîner à outrance. Notons au passage que les principaux organes médiatiques en France sont également la propriété de
groupes industriels (Bouygues, Lagardère, Dassault…), dont certains d’entre eux fabriquent et vendent de l’armement et dépendent tous, en partie, des commandes de l’Etat français.
Difficile de les imaginer indépendants ! »

« Charnier de Yopougon » et « Escadrons de la mort » seront deux ingrédients majeurs de la guerre psychologique infligée au régime de Gbagbo Laurent, en vue de le diaboliser.

(1) Simone Ehivet Gbagbo, Paroles d’honneur – La Première Dame de Côte d’Ivoire parle…, éd. Ramsay, 2008
(2) Mamadou Koulibaly, La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, éd. L’Harmattan, 2002.

Klah Popo

Poésie de Patrice LUMUMBA.

Pleure, O Noir Frère bien-aimé

O Noir, bétail humain depuis des millénaires
Tes cendres s’éparpillent à tous les vents du ciel
Et tu bâtis jadis les temples funéraires
Où dorment les bourreaux d’un sommeil éternel.
Poursuivi et traqué, chassé de tes villages,
Vaincu en des batailles où la loi du plus fort,
En ces siècles barbares de rapt et de carnage,
Signifiait pour toi l’esclavage ou la mort,
Tu t’étais réfugié en ces forêts profondes
Où l’autre mort guettait sous son masque fiévreux
Sous la dent du félin, ou dans l’étreinte immonde
Et froide du serpent, t’écrasant peu à peu.
Et puis s’en vint le Blanc, plus sournois, plus rusé et rapace
Qui échangeait ton or pour de la pacotille,
Violentant tes femmes, enivrant tes guerriers,
Parquant en ses vaisseaux tes garçons et tes filles.
Le tam-tam bourdonnait de village en village
Portant au loin le deuil, semant le désarroi,
Disant le grand départ pour les lointains rivages
Où le coton est Dieu et le dollar Roi
Condamné au travail forcé, tel une bête de somme
De l’aube au crépuscule sous un soleil de feu
Pour te faire oublier que tu étais un homme
On t’apprit à chanter les louanges de Dieu.
Et ces divers cantiques, en rythmant ton calvaire
Te donnaient l’espoir en un monde meilleur…
Mais en ton cœur de créature humaine, tu ne demandais guère
Que ton droit à la vie et ta part de bonheur.
Assis autour du feu, les yeux pleins de rêve et d’angoisse
Chantant des mélopées qui disaient ton cafard
Parfois joyeux aussi, lorsque montait la sève
Tu dansais, éperdu, dans la moiteur du soir.
Et c’est là que jaillit, magnifique,
Sensuelle et virile comme une voix d’airain
Issue de ta douleur, ta puissante musique,
Le jazz, aujourd’hui admiré dans le monde
En forçant le respect de l’homme blanc,
En lui disant tout haut que dorénavant,
Ce pays n’est plus le sien comme aux vieux temps.
Tu as permis ainsi à tes frères de race
De relever la tête et de regarder en face
L’avenir heureux que promet la délivrance.
Les rives du grand fleuve, pleines de promesses
Sont désormais tiennes.
Cette terre et toutes ses richesses
Sont désormais tiennes.
Et là haut, le soleil de feu dans un ciel sans couleur,
De sa chaleur étouffera ta douleur
Ses rayons brûlants sécheront pour toujours
La larme qu’ont coulée tes ancêtres,
Martyrisés par leurs tyranniques maîtres,
Sur ce sol que tu chéris toujours.
Et tu feras du Congo, une nation libre et heureuse,
Au centre de cette gigantesque Afrique Noire.

Patrice Lumumba

Cette poésie de Lumumba a été publiée par le journal INDEPENDANCE, organe du M.N.C., en septembre 1959.

Cf. La pensée politique de Patrice LUMUMBA, textes et documents recueillis par Jean VAN LIERDE, Présence Africaine, 1963, p. 69-70.

Bienvenue

En 2010, la célébration du cinquantenaire des indépendances, prétendument octroyées par la France à ses colonies d’Afrique, est une occasion historique pour questionner radicalement la situation politique des nations panafricaines. Le Cercle Marcus Garvey a crée ce blog, en vue de se saisir de cette occasion pour faire un bilan et envisager des perspectives; dans ce contexte international marqué par le déclin des puissances colonialistes occidentales, la montée en puissance de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, et une conscience panafricaine aiguë des enjeux géostratégiques mondiaux.

Quel cinquantenaire ?
Outre Ethiopie, une des plus anciennes nations au monde connue depuis l’antiquité, qui plus est n’ayant jamais perdu son indépendance, le premier Etat panafricain moderne est la République d’Ayiti, qui proclama son indépendance le 01 janvier 1804. Tandis que l’un des tous derniers pays panafricains à gagner son indépendance fut l’Afrique du Sud en 1994 ; avec l’accession au pouvoir de Nelson Mandela. Ainsi, de 1804 à 1994, ce sont plus de 190 ans d’histoire politique panafricaine qui sont à interroger au-delà des simples slogans sur le « cinquantenaire ».

En 2010, cette histoire de la souveraineté politique des nations panafricaines sera donc bien plus que bicentenaire, traversant l’Afrique de part en part jusqu’aux Amériques. Le Cercle Marcus Garvey est convaincu qu’une juste compréhension de la situation contemporaine des peuples panafricains doit restituer à Ayiti toute la place historique et stratégique qui lui revient dans leur histoire politique considérée de leur propre point de vue d’Africains ; aussi bien du Continent que de la Diaspora.

Quelle indépendance ?
En fait d’indépendance, les élites locales sélectionnées par le système colonial français, pour être ses interlocuteurs privilégiés, avec à leur tête Félix Houphouët Boigny, choisirent de demeurer sous la tutelle française ; elles scellèrent donc un « pacte [néo]colonial » dans le cadre d’une communauté franco-africaine. Ahmed Sékou Touré qui fut le seul à dire « NON » à cette mascarade françafricaine, engageant la Guinée Conakry dans la véritable voie de la souveraineté politique, a été sévèrement combattu par la France et ses affidés locaux, qui fomentèrent de multiples coups d’Etat et déstabilisations contre le leader guinéen
Par ailleurs, dans des circonstances analogues, Patrice Emery Lumumba fut sauvagement assassiné par une coalition mafieuse de puissances colonialistes, en raison de ses hautes exigences en matière de souveraineté politique du Congo Kinshasa.  De fait, presque tous les leaders africains qui posèrent fermement le principe de la souveraineté politique autre que formelle de l’Afrique furent férocement combattus, voire assassinés, par une coalition de puissances étrangères avec leurs affidés locaux : Um Nyobè, Ernest Ouandié, Sylvanus Olympio, Amilcar Cabral, Thomas Sankara, etc.
Ceux qui parvinrent à sauver leur vie ne réussir par toujours à faire triompher leurs idéaux ; Nkrumah et Sékou Touré étant les cas d’école de ces violentes mises au pas.
Restaurer une souveraineté politique assassinée
De tout cela, il résulte que pour l’essentiel les « indépendances » ont consisté en une agression, voire une confiscation séculaire de la souveraineté pleine et entière de nombreux Etats panafricains. Ce site vise à rappeler les modalités historiques documentées de cette confiscation, à en tirer toutes les conséquences politiques, afin que demain les nations panafricaines reconquièrent leur liberté de dire et de faire par elles-mêmes, pour elles-mêmes.

Nous accueillons volontiers toutes contributions en phase avec ces préoccupations ; nous sommes également ouverts aux échanges d’expériences et autres initiatives de réseautage panafricaniste.