Cinquantenaire des indépendances africaines : un jubilé pour quel bilan ?

On raconte qu’au milieu des années soixante, peu de temps après l’indépendance du Sénégal, ancienne possession française d’Afrique de l’Ouest, l’ex-président, feu Léopold- Sédar Senghor fut interpellé lors d’une visite officielle à l’intérieur de son pays par un ancien combattant en ces termes : « Monsieur le président, à quand la fin de l’indépendance du Sénégal ? »

Au moment où la France s’apprête à commémorer avec faste le cinquantenaire des indépendances octroyées à ses 14 anciennes colonies d’Afrique francophones au sud du Sahara – avec affectation au bas mot, de 16 millions d’Euro à ces festivités – dont l’apothéose constituera le défilé de dix armées africaines sur les Champs-Elysées le 14 juillet prochain, la sempiternelle rengaine qui fait écho aux propos du vieux soldat sénégalais, et qui revient dans toutes les conversations en Afrique est :

Que fête-t-on au juste ?

L’interrogation du vieux « tirailleur » sénégalais prend ici tout son sens.
Certainement celui-ci avait présent à l’esprit, les lendemains meilleurs ou le « Grand Soir » promis par les hommes politiques africains à leurs peuples il ya cinquante ans. Promesses, qui comme on le sait, se sont malheureusement muées, au fil des ans, en cauchemars pour la plupart des 900 millions d’âmes qui peuplent aujourd’hui ce continent désigné sans aucun scrupule par les « experts » en développement, comme le plus pauvre de la planète.

Et sans aucun doute, pendant qu’il tançait outrageusement le président Senghor, l’ Ancien Combattant qui risqua maintes fois sa vie sur tous les fronts pour défendre la « Mère-Patrie » contre la barbarie nazie, en particulier, pendant la Seconde Guerre Mondiale, avait conscience rétrospectivement des immenses sacrifices consentis un siècle auparavant par ses aïeux qui s’opposèrent farouchement aux conquêtes coloniales, au nom du sacro-saint principe du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

D’ailleurs, la faible médiatisation et la discrétion qui entourent ce jubilé que le président Sarkozy voudrait «une grande fête africaine, en hommage aux soldats de la Liberté. », renforce davantage la perplexité des Africains et l’indifférence des Français, dont 69% disent ne pas être concernés, d’après un récent sondage.

Hommage tardif s’il en est. En effet, faut-il rappeler le sort réservé en Novembre 1944 à cette « Force Noire » à Thiaroye (banlieue de Dakar), par leurs propres frères d’armes Français de souche ? Le seul tort de ses « tirailleurs » était d’avoir réclamé à la France, après maints sacrifices au cours des différentes guerres, l’égalité de salaires avec leurs camarades blancs. Mais, mal leur en a pris : le pouvoir colonial de l’époque qui ne l’entendait pas de cette oreille, ordonna le mitraillage de leur camp retranché. On dénombra de milliers de morts parmi ces soldats africains, tous non armés, dont la majorité avait séjourné dans les camps de concentration nazis. Ceux d’entre eux qui survécurent, furent condamnés à de lourdes peines de prison.

En ce cinquantenaire des indépendances africaines, nous nous permettrons de citer l’extrait d’une lettre ouverte adressée par un autre Sénégalais au président Abdoulaye Wade, et qui illustre bien l’état d’esprit de la majorité des Africains, plus d’un demi-siècle après les indépendances nominales :
« Depuis 50 ans, vous dégradez, vous humiliez, et vous rendez faible le citoyen Sénégalais. Aujourd’hui, un nombre inestimable d’entre eux a repris la nationalité française. En clair, ils se sont mis à genoux, ils ont perdu avalé les revendications dignes et fières de leurs pères à la veille de 1960.De tout ça, les responsables s’appellent Senghor, Diouf et Wade. Aujourd’hui, ce qui serait vraiment juste si votre politique devait continuer, c’est de demander à votre mère patrie, la France, de vous recoloniser pour que tous soient au même pied d’égalité. Votre règne a créé des Sénégalais de plusieurs catégories : le mieux loti aujourd’hui, le Sénégalais double nationalité, l’immigré bien assis avec une carte de séjour, puis les sans papiers qui ont réussi à fuir et errer dans les villes européennes, et en dernier, les peuples qui subissent et cherchent à la moindre occasion de se tirer. Quel échec ? Les enfants quittent la bergerie à cause des loups qui s’y trouvent. Aujourd’hui, une chose est sûre, si on offrait la nationalité française aux Sénégalais restés au pays, ton pays serait vide.

A vrai dire, à la veille de l’émancipation de leurs pays, les élites politiques elles-mêmes étaient divisées en deux camps : d’un côté, « les modérés », favorables à une alliance consensuelle avec la puissance coloniale pour une transition en douceur, et de l’autre, les « progressistes » – ceux-là même que le Général de Gaulle soupçonnait, selon son expression, de « grenouiller chez les communistes du Kremlin » – adeptes d’une rupture radicale en vue de mettre en pratique leur propre programme politique et économique, non téléguidé de l’extérieur. Instruit par la résistance indochinoise à la colonisation française, et convaincu que l’indépendance était inéluctable, De Gaulle s’interrogeait : « Faut-il laisser ce mouvement se développer contre nous, ou, au contraire tenter de le comprendre, de l’assimiler, de le canaliser ? » Mais, comble de paradoxe dont seule la Françafrique a le secret, « l’indépendance fut donnée à ceux qui ne la voulaient pas », comme le dira plus tard Pierre Mesmer, ancien Gouverneur des Colonies et ancien Premier Ministre.

On comprend donc pourquoi, en vertu d’un pacte politico- mafieux visant à barrer la route aux prétendus « progressistes » qui n’étaient pas en odeur de sainteté à Paris, les précurseurs et vrais « Pères » des indépendances africaines, dont plusieurs nationalistes, furent contraints à l’exil ou physiquement éliminés, pour les remplacer par des régimes de pronunciamientos, plus enclins à garantir les intérêts de la Métropole. Lire à cet égard les mémoires de Jacques Foccart, homme lige du Général de Gaulle, et véritable artisan de la Françafrique dans : « Foccart Parle », 2 tomes, Fayard/J.A. 1998. Trouver des exécuteurs ou des bras armés pour leurs basses œuvres ? Les réseaux Foccart n’auront aucune peine. Les nombreux coups d’Etat militaires qui jalonneront la vie politique des jeunes nations africaines, pendant plus de quatre décennies, apporteront la preuve de la collusion d’intérêts entre l’ex-Métropole et les soudards autoproclamés président à vie, Père de la nation, Timonier national, Guide éclairé, et autres qualificatifs ubuesques.

La majorité des chefs d’Etat africains qui seront présents à Paris le 14 juillet prochain, et à qui le président français, Nicolas Sarkozy, déroulera le tapis rouge, ne doivent en réalité leur accession au pouvoir et leur survie politique qu’au soutien de la France. Aussi, Ali Bongo, Idriss Deby, Blaise Compaoré, Paul Biya, Faure Gnassingbé, Abdoulaye Wade, François Bozizé, Sassou N’guesso, bref le noyau dur, pour ne pas dire, les plus serviles de la Françafrique, peuvent alors venir faire allégeance au grand « Bwana » blanc, et lui dire « Merci ».

Merci de les avoir sauvés des rebellions réelles ou imaginaires qui menacent périodiquement leurs régimes, merci de pérenniser leurs ploutocraties claniques et compradores, adossées aux fameux « accords de défense et de coopération militaires », qui ne sont ni plus ni moins que des arsenaux destinés à protéger les dictatures bananières, et à dissuader toute velléité de protestation des populations.

Merci enfin de reconnaître officiellement leurs pouvoirs usurpés, issus des parodies d’élections, dont les fraudes, les bourrages des urnes et les tripatouillages constitutionnels sont devenus des marques déposées de la Françafrique.

Ils seront donc tous de la fête, le 14 juillet prochain. Certains engoncés dans leurs costumes trois pièces de grandes marques occidentales, d’autres, drapés dans leurs grands boubous, en tissu basin, richement brodés, se disputant la première place à la « droite du Père », sur le perron de l’Elysée, comme signe de reconnaissance et de soutien de leur mentor à leurs fragiles régimes.

Que fête-t-on au juste ?

Cinquante années de relations mafiafricaines, pour reprendre la formule du regretté François-Xavier Verschave ? Ou cinquante années de pacte néocolonial, de servitude, de déni de démocratie, et de fossilisation des dictatures, bref, un demi-siècle de Malafrique ? Pour mémoire, rappelons que l’Afrique a connu cent coups d’Etat, quatre-vingt conflits armés, dont quarante guerres civiles en cinquante ans.

A l’heure des inventaires et du bilan, il faut reconnaître que ce dernier est « globalement négatif », pour employer l’expression désormais consacrée. Cela ne peut en être autrement, au vu des résultats accablants devenus des lieux communs dont les médias du monde aiment à faire épisodiquement leurs choux gras : populations volontairement maintenues dans la misère et l’analphabétisme, monolithisme politique d’Etats prébendiers et kleptomanes, assujettissements de nations aux intérêts étrangers, corruption généralisée, siphonage et pillage des ressources naturelles, privation des libertés individuelles et collectives, assassinats d’opposants, jeunesse en déroute et contrainte à l’immigration au péril de sa vie, etc. La liste est loin d’être exhaustive.
En somme, les Africains qui espéraient à l’aube des années 60, leur matin des « Cent Fleurs », et pour qui l’indépendance symbolisait lendemains meilleurs, voire resplendissants, ont vu leur liberté confisquée, leurs espoirs et rêves brusquement assassinés.

Sûrement, le peuple de France sera au grand rendez-vous du 14 juillet : pour applaudir la parade des armées africaines, ignorant que la soldatesque, plutôt appareil de répression, a tout, sauf le qualificatif d’une véritable armée républicaine. Ignorant également que les impôts des contribuables français sont destinés, entre autres, à financer des élections truquées et gagnées d’avance, dans le but de maintenir en place des pouvoirs dynastiques et des monarchies tropicales, avec la bénédiction, voire la complicité du « pays des Droits de l’Homme. »

Que fête-t-on au juste ?

N’arrêtent pas de s’interroger bon nombre d’Africains dont l’embarras et la gêne sont perceptibles, à l’instar du professeur d’histoire Camerounais, Achille Mbembé : « Y a-t-il vraiment quoi que ce soit à commémorer ou faut-il tout reprendre ? »,

Tout aussi réticents, beaucoup se demandent si, outre son caractère indécent, la prochaine grande messe françafricaine ne ressemblerait pas plutôt à une provocation contre les peuples africains, las de misère et en quête d’avenir prometteur.
« Tant que dans mon village, il n’y a pas encore d’eau potable ni de dispensaire et que 50% des jeunes sont analphabètes, après 50 ans d’indépendance, je ne vois pas ce que l’on fête », confiait avec dépit un intellectuel malien installé aux Etats Unis.

« De quelle indépendance parle-t-on » ? Renchérit un professeur sénégalais, interrogé par une radio panafricaine. « Les Blancs sont partis par la grande porte mais ils sont revenus par la fenêtre, pire, ils ont placé leurs hommes de main au pouvoir, en prenant soin d’éliminer ceux qui étaient gênants pour eux, ainsi que pour leurs affaires. C’est cela qu’on fête ?».

Enfin, observe un juriste guinéen : « Ce jubilé risque d’être ressenti comme une double peine : après la colonisation hier, ce sera la célébration de la Françafrique, un pied de nez aux populations en proie à la misère… »

Quant à ceux de ma génération, adolescents à l’époque des indépendances, et qui eurent le privilège d’assister à l’euphorie des premières vagues d’émancipation qui portaient tous les espoirs naissants de notre continent, ils ont le devoir de réclamer un droit d’inventaire aux actuels dirigeants : qu’avez-vous donc fait de nos années d’indépendance ?

Si habituellement, un anniversaire est synonyme de joie, de fête et d’enthousiasme, offrant par là-même l’opportunité de faire le bilan, fut-il provisoire, d’une existence, force est de constater que ce que la Françafrique et ses affidés s’apprêtent à célébrer en grandes pompes et à grands frais, c’est tout simplement l’échec patent des soi-disant « indépendances » au goût plus amer qu’inachevé, à la dimension de l’ immense attente suscitée par les projets d’émancipation des années soixante.
Aussi, si légitimes et compréhensibles que soient l’aigreur et l’amertume des « déçus des indépendances » dont certains prônent sans complexe ni états d’âme, cinq décennies plus tard, la recolonisation du continent, faut-il pour autant remettre en cause le principe même de souveraineté de ces pays ? En toute objectivité, on conviendra que ce n’est pas l’indépendance en elle-même qui pose problème ; mais, a posteriori, sa gestion calamiteuse, sa confiscation et surtout son détournement à des fins politico-mafieuses par une poignée d’individus, constitués d’oligarchies militaro- claniques ou civiles, cooptées, soit par de grandes multinationales, soit par des Etats étrangers.

Par ailleurs, fallait-il passer par purs pertes et profits les héroïques luttes anticolonialistes pour lesquelles les vrais artisans et « Pères » des indépendances, payèrent de leur vie ? Surtout si l’on sait que ces derniers nourrissaient un grand dessein pour l’Afrique, comment justifier auprès des générations futures, l’oubli des leurs justes et légitimes revendications ainsi que celle des peuples africains ? Traumatisés par près de 400 ans d’équipée négrière, dont la colonisation a tôt fait de prendre le relai, les Africains furent assujettis par la double injustice sociale et juridique du « Code de l’Indigénat » imposé à ses colonies par la France dès 1887. Code odieusement fondé sur l’humiliation, les travaux forcés, l’interdiction de circuler la nuit pour les « indigènes », les réquisitions, les emprisonnements arbitraires, les déportations, et toutes autres mesures rappelant le système esclavagiste ou les lois d’exception sous l’occupation française. Sans naturellement parler de la mise en coupe réglée ou sous tutelle, ainsi que de la captation dolosive et léonine des richesses des colonies, par leurs différentes métropoles.

En tout état de cause, les dirigeants qui prétendent aujourd’hui gouverner leurs pays et qui assisteront aux festivités du cinquantenaire, sont loin d’être les dignes héritiers des luttes d’émancipation du continent. Le moins qu’on puisse dire est que la majorité de ces autocrates sont disqualifiés pour revendiquer l’idéal pour lequel bien d’autres sont allés jusqu’au sacrifice suprême. D’ailleurs, le peu d’enthousiasme que certains d’entre eux affichent à l’égard de cette célébration dans leurs propres pays, montre à suffisance leur incapacité à assumer l’héritage des indépendances qu’ils ont plutôt contribué à dévoyer de leurs objectifs initiaux et pire encore, à y renoncer.

Avec quelques nuances dans les propos, la grande majorité des Africains du continent, comme ceux de la diaspora, s’accordent pour reconnaître, que les « indépendances » n’ont pas tenu toutes leurs promesses : là où certains parlent de 50 ans de stagnation politique, sociale et économique, d’autres y voient un recul, et même un échec patent. Quant au problème des responsabilités, il relève néanmoins des débats plus controversés, notamment dans les milieux intellectuels.

Certains s’indignent que cela fait 50 ans que nous Africains « portons le bonnet d’âne de l’humanité ». C’est le lieu de réitérer une position que j’ai maintes fois défendue dans mes écrits : notre faiblesse a été de ne pas avoir intégré, pendant plusieurs décennies, dans nos rapports avec l’ex-Métropole, l’avertissement du Général de Gaulle : « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ».

Aussi, n’avons-nous pas été assez naïfs pour croire à la philanthropie de Nations portées sur les fonts baptismaux par le mercantilisme naissant, c’est-à-dire le profit, et cela, dès le 15ème siècle ? Avons-nous oublié que ce sont ces mêmes nations, guidées par la rentabilité économique et le gain, donc, toujours le profit, qui commanditèrent, financèrent et planifièrent pendant plus de 400 ans la Traite Négrière Transatlantique ? Rappelons-nous les recommandations du roi du Portugal au 15ème siècle, à ses sujets, tout au début de la traite: allez en Afrique, ramener de l’or et des épices. On sait depuis ce qui advint par la suite : le commerce des hommes se révéla plus fructueux que celui des matières premières.

Alors, voudrions-nous que ces Etats marchands d’Europe, qui n’avaient nullement hésité, juste après la fin de l’esclavage, à monter à l’assaut de l’Afrique au milieu du19ème siècle, se transforment comme par enchantement en bons samaritains on ne saurait pour quels beaux yeux des Africains? Souvenons-nous que ce firent ces mêmes Nations en colonisant nos terres, en s’appropriant nos richesses, et en balkanisant à Berlin, en 1884/85, notre continent au gré de leurs appétits gloutons?

Comme aimait à le répéter mon regretté ami, l’historien et ancien ministre togolais, Atsutsé Agbobli : « qui peut en vouloir aux Européens et à la France de défendre leurs intérêts en Afrique ? Si ces pays savent où se trouvent leurs intérêts, c’est aussi aux Africains de savoir défendre les leurs comme les autres ». Déplorant quant à lui la collusion de la France avec les dictatures africaines, l’ancien ministre du président François Mitterrand à l’intégration, Kofi Yamgnane faisait remarquer : « rien n’empêche la France de défendre les mêmes intérêts avec les régimes démocratiques, plus présentables ; malheureusement, elle préfère s’acoquiner avec les dictatures peu respectueuses des Droits de l’Homme. »

Au moment où nous mettions la dernière main à cet article prenait fin à Nice une autre grande messe françafricaine, le XXVe Sommet France-Afrique regroupant des représentants de 58 Etats, dont 38 pays africains. On remarquera la présence de la quasi- totalité des anciennes colonies françaises. Nous nous sommes toujours demandé au nom de quelle logique, la France, fut elle une grande puissance, peut-t-elle se permettre d’inviter à sa table tout un continent alors que la coutume voudrait que les contacts soient établis d’Etat à Etat, comme la France elle-même le fait avec ses autres partenaires sur la scène internationale.

Contrairement aux précédents sommets, plus politiques, ce dernier annonce sans complexe sa couleur : le développement des affaires. D’où la présence des patrons de 65 grandes entreprises françaises aux côtés de 130 de leurs homologues africains. Il s’agissait pour le patronat français (le Medef) de définir entre autres, une « charte des entreprises françaises en Afrique ». On est bien loin des déclarations péremptoires du candidat Sarkozy à la présidentielle en 2006 au Benin : « La France n’a pas économiquement besoin de l’Afrique. » Mais cela ne trompe personne. L’enjeu de cette nouvelle stratégie est de contrecarrer l’influence de plus en plus grandissante des pays émergents, en particulier, celle de la Chine sur le continent noir. Même si dans l’entourage du Président Sarkozy, on préfère plutôt parler d’une nouvelle approche des relations franco-africaines, basée sur le concept de « Traid, not Aid » à l’image des pays anglo-saxons, il reste que les peuples africains eux, ont déjà détourné leur regard de l’ex-puissance coloniale, suspectée à tort ou à raison de ne rechercher que ses propres intérêts, mais aussi et surtout de soutenir les régimes décriés, responsables de la paupérisation du continent. Situation nettement aggravée par la controverse sur la loi sur « l’immigration choisie », concoctée à l’époque par un certain… Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’intérieur, de même que la fameuse loi du 23 Février 2005, reconnaissant les « aspects positifs de la colonisation ». Autres sujets de discorde et de frustration : le sort humiliant réservé aux « sans papiers » africains en France, et dont les insoutenables images d’expulsions musclées sont régulièrement renvoyées par les médias sur le continent ; les tracasseries administratives imposées aux demandeurs de visa auprès des Consulats de France dans la plupart des pays d’Afrique.

Autant dire que les motifs du désamour sont profonds entre l’ancienne « Mère-Patrie » et ses ex-colonies.

Lawœtey-Pierre AJAVON

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Coups d’Etat en Afrique : Le rôle toxique de la France

On voudrait montrer ici, à travers une rapide analyse quantitative, que le coup d’Etat constitue un mode de régulation politique en Afrique, dont les véritables instigateurs sont les Etats impérialistes occidentaux. En tête de liste de ces parrains étrangers des coups d’Etat africains, il y a indéniablement la France qui a abusé de ce moyen criminogène dans son « Pré Carré », en vue de maintenir sous son « influence » de fait des pays prétendument indépendants de droit.

Deux décennies de grands tumultes

Dans le document joint en annexe, on a répertorié les coups d’Etat survenus en Afrique depuis 1952 jusqu’à mars 2010. Sur les 67 que nous avons dénombrés, 18 sont intervenus dans la décennie 1970, qui en a connu le plus ; tandis qu’il y en a eu 17 dans la décennie 1980. Ainsi, de 1970 à 1989, ce sont au moins 35 coups d’Etat qui ont meurtri l’Afrique ; soit plus de la moitié (52.2%) de ceux qu’elle a soufferts en soixante ans (1950-2010).

Décennie Coup d’Etat Pourcentage
  Nbre Cumul Val Cumul
1950 2 2 3 % 3
1960 12 14 17.9 % 20.9
1970 18 32 26.9 % 47.8
1980 17 49 25.4 % 73.2
1990 12 61 17.9 % 91.1
2000 06 67 08.9 % 100

 

Une Spécialité françafricaine

Sur les 26 pays africains concernés par les 67 coups d’Etat, il y a en 16 qui ont été des colonies françaises ; soit 61.5% du total. Dans ces ex-colonies françaises sont survenus 45 coups d’Etat ; ce qui représente 67.2% de l’ensemble. Ainsi, plus de 6 coups d’Etat sur 10 survenus en Afrique depuis soixante ans impliquent des pays sous obédience française, particulièrement les pays subsahariens du « Pré Carré », de la « Françafrique ». Or, presque tous ces pays ont signé des accords militaires avec la France ; plusieurs parmi eux accueillant des bases militaires françaises sensées les protéger des agressions armées : ce dispositif révèle ainsi sa fonction véritable de fauteur de violences politiques en Afrique, sous couvert d’« accords secrets de défense » des usurpateurs locaux que la France coopte et protège au pouvoir.

Ex colonies françaises Autres
Pays Score Pays Score
Togo 1 Egypte 1
Tunisie 1 Libye 1
Côte d’Ivoire 1 Guinée Equatoriale 1
Madagascar 1 Guinée Bissau 2
Rwanda 1 Libéria 2
Algérie 2 Nigéria 3
Zaïre (1) 2 Ethiopie 3
Mali 2 Ouganda 4
Guinée Conakry 2 Soudan 5
SOUS-TOTAL 1 13    
Congo 3    
Tchad 3    
Burundi 4    
Centrafrique 4    
Niger 4    
Mauritanie 4    
Burkina Faso 5    
RFI Comores 5    
SOUS-TOTAL 2 32    
TOTAL (1 + 2) 45 TOTAL 22

 

Des Etats fidèles protagonistes

Dès les premiers coups d’Etat de la décennie 1960, on voit se former un groupe de sept (7) pays qui se signalera au fil des décennies comme un foyer prépondérant de la prise de pouvoir par les armes en Afrique. Ce sont : Soudan, Congo Brazzaville, Burkina Faso, Burundi, Centrafrique, Nigéria, Ouganda. Les cinq derniers cités ont la particularité d’avoir connu un coup d’Etat au cours de la même année 1966, qui est la plus prolifique de toutes. Ensemble, ces sept pays totalisent 28 coups d’Etat, soit 41.8%, alors qu’ils ne représentent que 26.9% (7/26) des pays considérés. Quatre (4) de ces pays relèvent du « Pré Carré » français (2), soit 57.2% du groupe que nous avons baptisé « fidèles protagonistes » des coups d’Etat en Afrique.

Par ailleurs, ce groupe représente 58.33% des douze (12) pays africains où sont intervenus au moins trois coups d’Etat. Parmi ceux-ci, le Soudan, le Burkina Faso et les Comores culminent à cinq (5) unités chacun. Ces douze pays totalisent 47 coups d’Etat, soit 70.2% de l’ensemble, et compte huit (8) ex-colonies françaises, c’est-à-dire 66.7%. Ces huit « fidèles protagonistes » françafricains ont été le théâtre de 32 coups d’Etat sur les 45 survenus dans les ex-colonies françaises ; soit 71.1%.

Ainsi, parmi les pays les plus précoces ou les plus prolifiques en matière de coups d’Etat, plus de 6 sur 10 sont dans le « Pré Carré » de la France ; un pays qui clame pourtant dans le monde entier son engagement philanthropique en Afrique. En réalité l’implication géostratégique de la France en Afrique est étroitement corrélée avec l’évolution des violences politiques sur le continent, dont par conséquent la présence (hégémonique) française est l’un des plus prépondérants facteurs explicatifs. Tant que ce facteur n’aura pas été fermement stigmatisé pour sa nocivité, le risque de coup d’Etat en Afrique dite francophone restera le plus élevé du Continent-Mère.

***

A la faveur de l’effondrement du Mur de Berlin, le coup d’Etat, comme outil prépondérant de mise au pas des pays africains, a laissé place aux mécanismes d’asservissement économique, notamment de « l’aide » et surtout de « l’ajustement structurel », à partir de la décennie 1990. On peut craindre qu’avec, d’une part l’entrée en force de la Chine (mais aussi de l’Inde, l’Iran, etc.) dans l’arène économique du  « Pré Carré » de la France, d’autre part la mort de tous ses vieux affidés locaux (Senghor, Houphouët, Mobutu, Eyadéma, Bongo) ; la décennie 2010 ouvre en Afrique françafricaine une nouvelle ère de régulation politique par la violence.

Les signes avant-coureurs de cette recrudescence des coups d’Etat peuvent se lire dans le putsch manqué en Côte d’Ivoire de septembre 2002, les putschs réussis en Mauritanie en 2008 et à Madagascar en mars 2009 ; de même que la tentative d’assassinat – en Guinée Conakry – de Moussa Dadis Camara en décembre 2009.

Il n’en reste pas moins une différence considérable dans le contexte politique international, où les cartes géostratégiques se redistribuent au détriment de l’Europe, a fortiori de la France ; cette dernière ayant de moins en moins les coudées franches pour instrumentaliser la « communauté internationale » à des fins de délinquance politique en Afrique. A cet égard, le camouflet que lui a infligé la diplomatie ivoirienne à l’ONU, ainsi que celui infligé dans la même enceinte onusienne à son poulain malgache Andy TGV par la SADC, semblent signifier la fin prochaine de la main mise de la France sur l’Afrique fallacieusement dite « francophone ».

Une dénonciation franche et massive du rôle toxique de la France, par de nouveaux leaders politiques africains, précipiterait cette fin, dont on veut croire qu’elle est désormais inéluctable.

(1) Certes, le Zaïre n’a pas été une colonie française, mais il n’en demeure pas moins un pays francophone au destin très étroitement lié à celui des autres ; Mobutu Sese Seko ayant été protégé par la France jusqu’à sa mort.

(2)Congo, Burkina Faso (ex Haute Volta), Burundi, Centrafrique.

 KLAH Popo

Une chance africaine pour la diaspora des déportations

On entend par « diaspora des déportations », les Africains nés et vivant hors d’Afrique, parce que l’un au moins de leurs ascendants a été déporté par les Européens lors du Yovodah. Deux des populations emblématiques de cette Diaspora africaine consistent aux Africains-Américains et aux Africains-Caribéens. A ceux-là, et à tous les autres, des politiques publiques africaines volontaristes et innovatrices doivent enfin ( !) permettre de regagner le continent de leurs ancêtres – pour ceux qui le souhaiteraient expressément – dans les meilleures conditions socio-économiques de Renaissance panafricaniste. La récente proposition du président Wade, d’une dotation foncière gratuite aux Ayitiens souhaitant s’installer au Sénégal, est l’occasion de réintroduire aux débats des propositions alternatives imaginées il y a quelques années. Le cinquantenaire est aussi une occasion de revivifier « l’utopie du Retour », telle que certains précurseurs du panafricanisme (Marcus Garvey, notamment) l’ont vaillamment portée.

Les Africains-Américains

La population carcérale africaine-américaine est proportionnellement la plus nombreuse aux EUA. De même, parmi les citoyens étasuniens les plus pauvres, les Africains-américains sont les plus nombreux. Chacun de ces vaincus de l’ultralibéralisme coûte quelque somme en dollars à la Fédération et aux Etats américains. Sans préjudice des causes structurales de cet état de fait, voici l’esquisse d’une idée visant à proposer à certains de ces sœurs et frères une véritable chance de reconquérir leur vie, leur dignité d’êtres-humains.

On suggère que soit calculé, et périodiquement actualisé, le coût budgétaire moyen mensuel de chaque prisonnier et de chaque pauvre. Une dotation financière de sept ans (84 fois ce coût) serait allouée à tout prisonnier ou pauvre Africain-américain consentant librement à refaire sa vie en Afrique Noire, le pays de ses ancêtres. Des associations caritatives africaines-américaines pourraient augmenter cette dotation initiale. Le consentement de chaque candidat serait recueilli solennellement, en présence de parents et amis, par une autorité publique étatsunienne assermentée.

En contrepartie de ce programme, le candidat renoncerait pour vingt ans à séjourner sur le territoire étasunien (même ponctuellement, et sous aucun prétexte), et serait assigné à résidence en Afrique Noire pour le même délai. En aucun cas ce candidat ne serait déchu, même provisoirement, de sa citoyenneté américaine. Mais il pourrait adopter la citoyenneté de son pays africain d’accueil, au plus tard à l’issue de sa dix-neuvième année du programme. Une institution fédérale serait créée pour organiser et coordonner le programme, notamment par la mise à disposition gratuite de toutes informations sur l’Afrique Noire nécessaires et pratiques pour le succès du projet.

Du programme

Dans le cadre d’un stage propédeutique, tout candidat retenu recevra (dans des instituts crées à cet effet idéalement à Luanda, Cape Coast, Gorée ou Ouidah) une formation afrocentrique de six (6) mois sur l’histoire générale de l’Afrique et des Africains depuis l’hominisation jusqu’à l’époque contemporaine, des cours de spiritualité, langues et arts africains.

A l’issue de ce premier stage, l’accord du candidat devra être à nouveau recueilli de manière expresse, définitive et irrévocable. Au bout de ces six mois, chaque candidat choisit un pays africain de destination parmi ceux qui auront préalablement donné leur accord de participation au programme.

Chaque pays africain membre sera représenté au sein d’une commission multipartite (EUA-Afrique) d’évaluation des candidatures. Cette commission accueillera plus tard d’anciens candidats ayant réussi leur retour en Afrique ; elle devra être dirigée à terme par les représentants de ces derniers, qui connaîtront mieux que quiconque les modalités les plus efficaces pour optimiser les ressources du programme.

En échange de 20% de sa dotation initiale, le candidat recevra dans son pays d’accueil :

– un logement, au titre de propriétaire

– un visa de long séjour et un titre de résident permanent

– une initiation à la constitution, à l’administration et à la culture locales

– un soutien scolaire et/ou une formation professionnelle de son choix

– une aide à la création de micro-entreprise ou à la recherche d’emploi

Le « kit » ci-dessus devra être pourvu à chacun dans un délai maximum de six mois, sauf le logement et le visa qui seront à pourvoir immédiatement.

Les Africains-Caribéens

Dans le même ordre d’idée, on suggère qu’Ayiti, Madinina, Karukéra et le département de la Seine-Saint-Denis signent des conventions de coopération avec des pays africains, telles que :

– tout « chômiste » de la diaspora résidant sur leur territoire qui consent librement à refaire sa vie en Afrique Noire, bénéficie d’un programme d’accompagnement quinquennal partiellement financé par ces collectivités nationale et locales.

En contrepartie de ce programme, le candidat renonce à toute aide financière publique ou para publique, toute prestation sociale, pendant dix ans. Il renonce également  à séjourner en France, à Ayiti, voire en Europe, pour la même période. Le candidat s’engagerait fermement à résider dans un pays africain de son choix pendant au moins dix ans. Les couples ou familles de « chômistes » seraient éligibles à ce programme. Mais le consentement d’enfants majeurs serait expressément recueilli séparément. De même, tout enfant arrivé à majorité au cours du programme pourrait refuser expressément d’y participer et regagner de plein droit le pays de provenance de ses parents, en en recevant la citoyenneté.

Chaque candidat recevrait une dotation initiale équivalente à 36 mois de SMIC courant français ou Ayitien, soit le double pour un couple, versée en une ou plusieurs fois selon ses besoins. En échange du renoncement à leur Couverture Maladie Universelle, le programme financerait la construction de deux hôpitaux pour petite ville à Luanda, Cape Coast, Gorée et Ouidah, aux normes OMS, entièrement équipés. Le personnel de ces hôpitaux serait entièrement recruté en Afrique et parmi les candidats au programme, au plafond des salaires localement en vigueur. Le stage propédeutique se fera aux mêmes conditions que précédemment indiquées, en anglais, français, kréyol et en langues africaines locales. Les autres dispositions seront identiques à celles du programme étasunien.

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Il s’agit bien d’une « esquisse », c’est-à-dire un premier jet où nombre de questions préalables, subséquentes, connexes ont été éludées ou omises. Nous pourrions les identifier ensemble et en discuter pour savoir si cette idée est recevable, à quelles conditions ; ou non.

D’autre part, outre l’intérêt politico-historique évident qu’en pourrait tirer l’Afrique, la mise en œuvre d’une telle idée aurait pour conséquence de lui apporter de nombreux talents et énergies nègres gaspillés aux EUA, où apparemment ils seraient en excès : dans cette population de naufragés du capitalisme, on trouve des sportifs, musiciens, peintres, littérateurs, artisans, employés, ouvriers, etc. Sans oublier l’aspect financier, car le potentiel de ce programme consiste en des millions de pauvres et prisonniers négro-américains, qui induiraient des centaines de millions de dollars d’investissements publics directs des EUA vers l’Afrique.

Plus fondamentalement, il s’agira d’organiser le retour en Afrique de ses fils de la Diaspora, en administrant la preuve par l’exemple que le Pays-des-Ancêtres peut devenir le pays de leur vraie chance de se reconnecter à eux-mêmes comme acteurs d’un avenir individuel et collectif prospère.

KLAH Popo