Scénario ivoirien des coups d’Etat précarréens

Dans un ouvrage intitulé Paroles d’Honneur(1), la Première Dame de Côte d’Ivoire, madame Gbagbo Ehivet Simone, livre son analyse des dernières décennies de l’histoire politique
ivoirienne, dont elle est l’un des principaux protagonistes. Simone Gbagbo n’y fait pas de grandes révélations, proposant un récit dont la matière est relativement bien documentée.

Un discours ivoirien sur la crise ivoirienne

Ce témoignage est un acte majeur dans l’élaboration d’un discours collectif des Ivoiriens sur eux-mêmes, sur leur propre histoire politique, en tant qu’acteurs prépondérants de cette histoire, dont la narration ne peut plus être monopolisée par des média et autres gourous étrangers, qui l’instrumentalisent selon leurs propres fins et agendas. Aussi, cet ouvrage vient-il s’inscrire dans une longue liste de livres publiés par des acteurs politiques ou médiatiques
ivoiriens de premier plan tout au long de ces années 2000, où leur pays a été en grande ébullition, et qui ont régulièrement dénoncé la « main invisible » de la France dans l’agression de la Côte d’Ivoire(2). Une France pourtant sempiternellement présentée par ses propres média comme fauteuse de paix en Afrique Noire, à travers une mission philanthropique séculaire solidement soutenue par un réseau exclusif de bases militaires quadrillant son « Pré Carré ».

L’on voudrait rapporter ici le séquençage des coups d’Etat successifs survenus en Côte d’Ivoire depuis les années 1990, tel que l’établit Simone Gbagbo. Celle-ci décrit un scénario en trois temps dont la connaissance pourrait instruire la compréhension d’autres événements similaires intervenus récemment dans certains pays africains du « Pré Carré » français ; notamment le Mali et le Niger périodiquement confrontés à des « rébellions touaregs » sur
fond de convoitises de leurs réserves, respectivement d’or et d’uranium, aux cours mondiaux en croissance exponentielle.

Premier temps : des revendications corporatistes.

Un groupe « ethnique », confessionnel ou professionnel émet des revendications qui sont instrumentalisées en sous-main par une coalition d’intérêts étrangers et locaux, afin de déstabiliser les autorités politiques en place. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, il s’est agi à chaque fois d’une faction de l’armée. C’est ainsi qu’en 1990, certains appelés refusèrent d’être démobilisés, tandis qu’en 1999 un contingent revenant de la Centrafrique réclamait ses primes
impayées. En revanche, lors des événements de 2001, ce sont des milices dites Zinzins et Bayéfoués, constituées sous Robert Guéi, qui s’opposèrent à leur démobilisation par le gouvernement Gbagbo.

Ainsi, à partir d’un problème avéré (primes impayées, crise de démobilisation), certains protagonistes agissent dans l’ombre pour créer une situation de crise politique, dont l’amplification rapide devrait paralyser les institutions nationales et remettre en cause le
pouvoir en place, fût-il élu, légitime.

En 1990, le Président Houphouët-Boigny avait rapidement circonscrit la fronde militaire, en accédant promptement aux revendications des soldats et des nombreuses autres catégories
socio-professionnelles. En 2001, l’armée ivoirienne avait réussi à maîtriser les mutins, dans des confrontations sanglantes qui les firent battre en retraite, pour certains jusqu’au Burkina Faso, dont ils feront leur base-arrière et leur camp d’entraînement, au vu et au su de tous, grâce à la complicité active des autorités burkinabé. Ces échecs laisseront tapis dans l’ombre les véritables commanditaires de ces tentatives de coup d’Etat, malgré quelques indices parfois accablants.

Deuxième temps : … aux revendications à caractère politique.

Les agissements du groupe « ethnique », confessionnel ou socio-professionnel parviennent effectivement à déstabiliser le régime en place. Cela ouvre alors la voie à une seconde catégorie d’acteurs locaux préparée à l’exploitation politique de la brèche ainsi ouverte
jusqu’au changement de gouvernement. La simple mutinerie de soldats réclamant leurs primes impayées ou récusant leur démobilisation réussit à prendre de l’ampleur ; et voici que
subrepticement elle se transforme en une revendication politique.

En 1999, cette première séquence avait suffit à prendre au dépourvu un gouvernement Henry Konan Bédié incapable d’anticipation tactique, engoncé dans une certaine suffisance
autoritaire sans force réelle. Ce fut donc le coup d’Etat « en douceur » de Noël 1999 qui amena le général Robert Guéi au pouvoir en déposant Konan Bédié. Le facile succès de cette
première étape du scénario général des Coups d’Etat en Côte d’Ivoire fit l’économie des autres, présentant le général comme un homme sollicité a posteriori par des mutins en déshérence, en vue de conduire un changement de régime qu’ils n’avaient pas prémédité. Or, Simone Gbagbo pense que tout cela avait été préalablement arrangé, et qu’en réalité Robert Guéi prenait le pouvoir provisoirement, en vue de le rétrocéder à Alassane Dramane Ouattara, qui serait ainsi le véritable destinataire et instigateur local du coup d’Etat de décembre 1999.

Par contre, en 2002 la tentative de putsch des mutins (donc en réalité des putschistes) ne parvint pas à déloger Gbagbo de la présidence de la république. Ce putsch manqué se transforma alors en une rébellion conduite par un tout neuf mouvement politique, le MPCI (Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire) dirigé par Soro Guillaume. Progressivement, les protagonistes politiques locaux vont se dévoiler, en vue de tirer parti d’une situation de ni paix
ni guerre qu’ils ont secrètement contribué à provoquer, notamment grâce à d’importants soutiens financiers aux groupes armés et à leurs porte-parole médiatiques.

Troisième temps : jusqu’à une crise régionale précarréenne.

Pour autant, la coalition hétéroclite des opposants politiques locaux à Laurent Gbagbo n’arrive pas à bout de la ténacité d’un ex-opposant à Houphouët-Boigny, ayant acquis une grosse
expérience de l’adversité politique la plus coriace. C’est alors qu’entrent ouvertement en scène les appuis extérieurs, africains et non-africains, afin de porter le coup de grâce au régime assailli. L’armada françafricaine pilotée depuis l’Elysée par le « Président de la Communauté franco-africaine » – abolie des textes français mais vivace dans les pratiques politiques françafricaines -, va se mettre en branle pour faire plier l’indocile chef de l’Etat ivoirien :  « Les média français vont s’en donner à coeur joie ! Ils vont se déchaîner à outrance. Notons au passage que les principaux organes médiatiques en France sont également la propriété de
groupes industriels (Bouygues, Lagardère, Dassault…), dont certains d’entre eux fabriquent et vendent de l’armement et dépendent tous, en partie, des commandes de l’Etat français.
Difficile de les imaginer indépendants ! »

« Charnier de Yopougon » et « Escadrons de la mort » seront deux ingrédients majeurs de la guerre psychologique infligée au régime de Gbagbo Laurent, en vue de le diaboliser.

(1) Simone Ehivet Gbagbo, Paroles d’honneur – La Première Dame de Côte d’Ivoire parle…, éd. Ramsay, 2008
(2) Mamadou Koulibaly, La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, éd. L’Harmattan, 2002.

Klah Popo

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À propos afriqueindependance
1960-2010: L'autre cinquantenaire, celui de l'arrêt du processus démocratique en Afrique. Nous voulons saisir cette occasion pour questionner radicalement la situation politique des nations panafricaines. Cet espace se propose de faire un bilan et envisager des perspectives.

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