Cinquante années d’indépendance, ou cinquante années de servitude volontaire ?

A l’aube des indépendances africaines, les acteurs politiques étaient partagés en deux camps : le camp des leaders (les « modérés »), disposés à composer avec les anciennes puissances pour une transition consensuelle, et celui des leaders (les « progressistes ») qui prônaient la rupture, afin de promouvoir librement la politique de changement qu’ils entendaient mettre en place avec leur peuple.

Dans la zone francophone, l’exemple de la Guinée de Sékou Touré demeure le plus connu ; et du côté anglophone, c’est le Ghana de Kwamé Nkrumah qui retiendra notre attention. En effet, ces deux pays afficheront clairement leur intention de rompre avec la logique coloniale qui consistait à octroyer une indépendance arrangée et dirigée dans le consensus avec le maître d’hier. Nos deux protagonistes avaient déjà perçu les intentions perverses des colonisateurs de vider de son sens le processus irréversible des luttes de libération. Le Kongo de Lumumba, l’Algérie du FNL, l’UPC au Cameroun et de nombreux mouvements de libération s’étaient aussi inscrits dans la même logique de rupture ; ce qui déclenchera une répression sans nom dans les pays concernés.

Les Indépendances contre la libération de l’Afrique

L’acceptation précipitée des indépendances africaines cachait mal les craintes du colonisateur de voir une Afrique libérée, forte et susceptible de lui demander des comptes. Le pouvoir colonial déploiera alors une stratégie de détournement déjà en œuvre lors du dépeçage du continent en 1885. Certaines métropoles coloniales avaient anticipé l’avènement d’une libération brutale du continent par les Africains eux-mêmes. La France et le Portugal, tout en sachant le mouvement irréversible, persistèrent dans leur entêtement jusqu’à l’ultime étape ; avant de se voir contraints d’accepter le processus d’auto-administration des territoires.

Dans ce contexte crucial, les candidats mis en avant ou soutenus par les pouvoirs coloniaux étaient essentiellement composés de personnalités formées et intégrées dans le système d’exploitation coloniale (Houphouët, Senghor, Ahidjo…). Pour ces derniers, prendre la place du maître était une promotion en compensation du service rendu, ils n’étaient donc pas promoteurs d’un projet de société différent de celui du maître d’hier.

Les leaders progressistes favorables à un processus de libération totale de l’Afrique et de toute l’Afrique, étaient simplement assimilés à de vulgaires communistes qu’il fallait éliminer à tout prix, au risque de contrarier le choix des peuples, comme ce fut le cas au Cameroun avec les membres de l’UPC et au Kongo avec l’assassinat de Lumumba et de ses coéquipiers ; marquant du coup l’arrêt brutal du processus démocratique soutenu par tout un peuple voire toute l’Afrique.

Dans un tel contexte, les indépendances ne pouvaient revêtir d’autre sens qu’un simple changement dans les règles du jeu. Désormais, des affidés locaux remplacent les maîtres blancs et s’engagent à respecter l’ordre établi (la monnaie, l’armée, les administrations, les programmes scolaires et tous les autres secteurs vitaux sont coordonnés par l’ancienne puissance coloniale) dans le cadre du pacte colonial, de l’aide au développement et de la coopération. Toute initiative critique, ou se réclamant d’une perspective contraire à l’ordre établi, sera durement réprimée par les nouveaux pouvoirs avec l’aide des anciens maîtres, grâce aux forces coloniales basées dans des zones stratégiques précises (les bases militaires françaises en Afrique).

La libération de l’Afrique et la renaissance du continent noir qui avaient d’abord nourrit le rêve des premiers esclaves, relayées dans les années 1900 par les pères fondateurs du mouvement panafricaniste, se verront ainsi détournées de leur but et de leurs objectifs initiaux. Les leaders progressistes de ces cinquante dernières années qui avaient osés donner corps à ce projet panafricaniste subiront tous un sort tragique sous l’impulsion conjuguée des puissances coloniales et de leurs valets locaux. Cinquante ans après, l’Afrique balkanisée se trouve plus que jamais dépendante de son bourreau de toujours, plus appauvrie, plus affamée, plus endettée et sans perspective.

Cinquante ans de servitude volontaire, serait-on tenté de dire, n’ont pas permis à cette riche Afrique d’entrevoir un début d’amélioration des conditions de vie ; et pourtant les idéologues du développement ont eu tout le temps pour expérimenter toutes sortes de théories en la matière. L’heure est donc venue de rompre avec cette situation détestable qui fait de l’Afrique un simple réservoir de matières premières et un simple champ d’expérimentations. Pour ce faire, nous devons nous unir et poursuivre le combat engagé par nos aînés, notamment :

Phillis Wheatley, Toussaint Louverture, Harriet Tubman, Dessalines, Kimpa Vita, Anténor Firmin, Solitude, Marcus Garvey, Sojourner Truth, Padmore, Sarraounia, Um Nyobé, Lumumba, Amilcar Cabral, Nzinga, N’krumah, W.E.B. Dubois, Cheikh Anta Diop, Sékou Touré, Rosa Parks, Malcolm X, Sankara, Nyéréré, Mugabé, Peter Tosh, Lucky Dube, Fela, F. Boukaka, Winnie Mandela.

A Tous, nous vous rendons hommage.

Nanan K. Mensah

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À propos afriqueindependance
1960-2010: L'autre cinquantenaire, celui de l'arrêt du processus démocratique en Afrique. Nous voulons saisir cette occasion pour questionner radicalement la situation politique des nations panafricaines. Cet espace se propose de faire un bilan et envisager des perspectives.

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